vendredi 9 juillet 2010

Rorqual commun à trois heures


Dimanche 27 juin, la mer se réchauffe, la vie reprend.

Ce dimanche, on l'a attendu pendant des siècles. Et il est venu, avec du soleil pour trois petits marins. J'ai mis mon polo de marin, comme vingt milles autres filles cet été, mais pas pour les mêmes raisons. L'appel de la salle des machines, les miles nautiques, les noeuds et l'équipage. On prend le large, on prend le vent, je prend l'eau jusqu'au coeur. A moitié endormie sur le pont dans le soleil et l'air, je sais pas encore que ma vie va passer par dessus bord, toucher au but. Quatre fois.

La première fois, la contemplation

La croix du sud sillonne les canyons et des centaines de mètres d'eau défilent sous nos pieds. Le sniper, « oeil de lynx » scrute l'horizon, à la recherche d'un indice de la présence de la vie or de terre. Un reflet argenté à dix heures, un aileron, quinze ailerons, blancs, balafrés. Il faut du temps aux yeux pour s'habituer aux accrocs sur une eau en film plastique. Ils sont là et ils viennent à nous autant que nous à eux. Le dauphin de Risso de quatre mètres est rare et magnifique et ils sont quinze à nager autour de nous, avec des petits. La joie a fait sa place sur le pont, dans les yeux des gens, et dans les miens qui pleurent, à cause des courant d'air. Il n'existe plus rien. Pendant des heures.

La première rencontre est inespérée, la suite revient a gagner au jeu.

La seconde fois, la multitude

Il faut bien un jour ou l'autre se descratcher de la contemplation du dauphin qui ne cicatrise pas, et commencer à cicatriser soi même. Le bateau abandonne les melons blancs. Un bonheur arrive souvent seul mais pas cette fois. Cette fois c'est ma fête. Le dauphin bleu et blanc est commun, pour ceux qui voyagent. Pas pour moi. Des tâches sombres s'agitent a l'horizon, très loin, impossible de distinguer là ou le groupe s'arrête. A 180°, des ailerons noirs, de tous cotés, à l'infini, une centaine. J'entends mon coeur résonner dans ma tête. Qu'est ce que je fais ailleurs qu'ici. Comment j'ai pu attendre. Petit à petit, le bateau s'encercle de beauté. Ils jouent, sautent, passent à la vitesse du son sous le bateau. La mer est un ciel de jeu, miné, explosé, rempli d'étoiles argentées et de reflets, partout ou le regard se pose. La lueur de l'intelligence dans des yeux animaux, l'émerveillement des adultes au dessus de la rambarde. La rambarde souffre, mes poumons souffrent, je ne céderai jamais.


La troisième fois, mon coma personnel.

Ici je meurs. A ce moment du récit, de la buée et du coton a l'intérieur de moi. De longues minutes sont passé, une atmosphère de sieste a rempli le bateau. Sur le pont supérieur nos yeux ont du mal à ne pas se laisser emporter par le bercement de l'eau et le soleil de plomb qui tape a la verticale. Sous mon chapeau de paille je vois des vagues, je commence a tanguer de sommeil, pendant qu'oeil de lynx détaille le monde entier. J'ai peu d'espoir pour la suite, j'ai du mal a me remettre de tant de beauté, de toute façon, la journée aura été magnifique.

Mais non, quand c'est décide c'est décidé, souffle de rorqual commun à trois heures, à plus de deux kilomètres. Mon corps s'est soulevé sans l'aide de mon cerveau du banc et à partir d'ici, la tachycardie ne m'a plus jamais lâché. Le rorqual commun. Le rorqual commun. Le deuxième plus grand animal du globe sur lequel tu vis. Le rorqual commun. Une baleine. Ce que tu as le plus envie de voir au monde. Le rorqual commun. Ici, aujourd'hui, dans quelques minutes, après quelques kilomètres, tu seras la. Je la vois de très loin, la tache noir dont j'ai tellement rêve et je ne sais plus si je suis dans la vraie vie. Je perd pieds, je vais me noyer.

Elle avance, sonde quatre minutes, remonte à la surface pour trois à cinq respirations. Nos yeux sont rivés. Plus signe de vie sur le pont. Plus de bruit de moteur. Plus de son humain. Plutôt mourir que de gâcher une seule seconde du scénario. J'ai renoncé à la caméra, à l'appareil photo, à respirer et à ne pas tomber. Debout sur le banc, déséquilibrée, sur le fil, je ne m'arracherai plus jamais.

Mutisme. La gueule se dessine sous la surface. Un trait blanc à travers l'eau, le dessus du dos rond, l'aileron dorsal, la suite infinie du dos. Seize mètres de peau noir brillante qui défilent en arc de cercle a quelques mètres de nous. Dans le silence, la puissance du souffle, le jet d'eau de l'évent, l'inoubliable reprise de souffle du rorqual commun pour le reste de nos jours et nos nuits.

Après la contemplation interminable, hors du temps, il a fallu partir. Laisser suivre sa route à l'immensité et ne pas dévier sa trajectoire pour qu'elle continue d'exister dans notre mer, à d'autres lieux, dans d'autres temps. Je chavire.

La dernière fois, le balai rarissime.

En Méditerranée, on ne voit jamais le diable de mer. Sauf nous. Dans le sillage du bateau, quatre vaisseaux sombres rasent la surface. Elles viennent vers nous, contre la coque. Elles s'exhibent, font plus d'un mètre cinquante, volent comme au ralenti, nous font un vrai spectacle avec des sauts (me croit qui veut, de toute façon cette journée ne se raconte pas). Un honneur, une chance inespérée. Le coeur des scientifiques de l'équipage a chaviré aussi. Celui des photographes. Celui du capitaine. Les marins ne retiennent plus leur joie.

La fois manqué, l'écorchure.

Au loin, le souffle oblique d'un cachalot (Jojo) qu'on ne retrouvera pas. Dimanche 27 juin, je remet le pied sur la terre ferme à contre coeur. Je sens un pincement, une fin qui vient et qui aura bien du mal a guérir. J'ai la tête qui tourne, trop pris le soleil, trop regardé dans mes jumelles et je ne met plus un pied devant l'autre. Je suis vide d'énergie, à bout de ressources, dans le coma. Des souvenirs qui me paraissent déjà irréels, à part la baleine, dont le mouvement fluide ne s'efface plus de ma mémoire. La nuit, des masses énormes glissent sous mes pieds, expulsent de l'air et replongent pour toujours dans les profondeurs. Au bord de la mer, des ailerons par milliers, des reflets argentés, des éclats invisibles a l'intérieur de mon moi morcelé.

mardi 15 juin 2010

Au delà du monde

Que devient on quand on est seul devant son petit bureau, avec ses petits stylos. Il vient a la mémoire des souvenirs qui n'auront jamais lieu, d'éléphants volant et d'oiseaux suspendus a des ballons de baudruche, qui transportent des petites filles en robe. S'appliquer a mettre des petits rubans, des petits pois, des petites pommettes. Dans ma tête il y a ça, la minutie obsessionnelle qui me soustrait au monde entier. Et il y a du recurent, des mots comme « prieuré » qui tournent en boucle. La transe électronique qui m'emporte malgré moi sur le dos de l'oiseau qui se dessine. J'ai des plumes dans les mains, et je comprend pourquoi la gamine souri en survolant le paysage. A dos de monstre. Dans des machineries fantastiques. Infernales, extraordinaires. J'en ai le vertige. L'animal, encore une fois, « mon compagnon sur cette planète ». Mon vieil éléphant ridé qui plane dans mon ciel, au dessus de ma ville.

Festifesse

Samedi, pic nique presque. C'est pas tous les jours notre village passe au rock. Donc bien sure il faut aller voir, même si je suis vieille depuis la pleurésie, je resterai bien a dormir dans le transat dans ce parfait air d'été qui vient.
On se rend jamais compte qu'on est vivant.
Et puis c'est pas si terrible, il y aura des gâteaux apéritif, des amis, et une couverture pour s'allonger dans la saison la ba aussi. Et peut être même, cerise sur le gâteau, du coca canette. Et surtout, l'inimaginable s'est passé. Rien n'aurait pu mieux clore le clou du spectacle. Il y avait un feu d'artifice surprise. J'ai déjà dit que je voulais être artificier. J'ai déjà expliqué le sentiment de gratitude qui était né un soir au bord de la mer pour ce genre d'explosions. Mais celui la restera dans nos mémoire comme les 5 minutes les plus silencieuses de nos vies. A part nos éclats de rire qui remplissent le silence, que du silence. Et plus c'est silencieux et plus on rit, et plus on rit plus on rit. L'unique base de lancement, les gerbes de feu de 10cm de haut qui flambe dans le jardin de ville, les très vivaces fusées qui font fffcccccccccchhhhhhh, pfffffffiiiiiiiuttttttt, sssssssssssss, chhhhhhhhhhhhhhhhhhhe. Et la goutte d'eau qui fait deborder le vase « securité, reculez s'il vous plait ».

J'ai tellement ri qu'en plus de manquer de son, le feu d'artifice était noyé dans mes larmes, les fusées diluées et la foule lointaine et réprobatrice. Non mais ils savent pas se tenir ces jeunes, c'est puéril.


PS: Il faudra se souvenir, quoiqu'il advienne, du jour ou T a fait se retourner un mille pattes sur ses 500 épaules d'un air étonné.

En 2010, le travail, c'est plus la santé

Il va falloir choisir un métier. L'aimer et le chérir jusqu'à ce que la mort nous sépare. Pour certain c'est simple, devenir démographe, « alors, voyons voyons, combien on a de fils de pute cette année? ». Mais pour d'autres, l'astrophysique comme une vague lueur de l'autre coté de la berge, la musique qui a du mal a être reléguée au second plan, les illustrations pour enfant qui sont toujours la plus large partie de soi, l'angoisse des cérébrolésés. A deux doigts, deux ans de devenir neuropsychologue, la peur vient. Bonjour, installes toi ici, écris, calcules, je vais te faire passer un petit test, tu as le temps que tu veux pour faire ton dessin, amnésie, agnosie, métastase.

Les tumeurs je les aime, mais est ce que ça durera tout la vie?

Et puis il y a celles a qui je voue mon autre vie, le rêve tenace de mettre le feu a des bombes en petit artificier, la fascination intacte pour le péage de l'area de nuit, l'espoir de publier un livre illustré.

« Deviens le, c'est ta seule chance ».

Ne pas m'éloigner trop de ma région, aller au marché les mardi, les fruits de saison du producteur, un cerisier ou dormir le dimanche, du thé qui infuse dans la bouilloire, les glaçons de l'apéro, quatre amis pour la coinche, des mots fléchés pour accueillir la mort et la vie sera bien vite pliée, impeccablement bien vite pliée.

L'école glaciaire

Vendredi, la vie sur la planète.

La fin de l'année de l'école, le diplôme c'est dans la poche, le froid revient. Je me réveille dans une couette en coton, le décor est flou comme une goutte d'encre de chine dans un verre d'eau, j'ai mon pouce qui me rentre dans l'oeil, que s'est il passé. Il faut que C. se repose pour estomper les traces bleues de la concentration et du manque. Et qu'elle mange un peu, des chocolats et de la pizza pour redevenir beige. Le petit monde marche pas droit ces derniers temps, on se retrouvera tous a jouer au Scrabble a l'hôpital si ça continue comme ça. Le petit monde en fanfare dans la salle de repos. Pour réparer la paranoïa des petits loups, l'angoisse des petites louves et les fumettes des autres. Si on avait su, mais on savait, on se serait peut être tenus tranquille. Personne n'aurait couru dans la nuit dans les lumières des ruelles et dormi sous les ponts de Lyon. Plus tard, la santé a peut être pris un coup sans se rendre compte au final. Un coup sans rémission, comme tous ces coups la.

Tout est calme dans Grenoble et j'écoute des gens dire des souvenirs qu'ils ont vécu, sur des vélos d'Amsterdam et des noyaux de cerise dans le nez. Je suppose qu'il y avait une grande bibliothèque chez N. et qu'elle a baignée dans le livres jusqu'au cou comme moi. Et dans le sérieux et la droiture, un peu pas comme moi. J'écoute la peste qui raconte comment elle a transmis le choléra, découpe des chaussettes de son père, empoisonné son école. Comment des vieilles de 50 ans, usées d'avoir aimé le seigneur courent apres des enfant avec des crucifix. Et j'étends la voie de la narratrice de desperate housewives « oui, nous avons tous nos démons intérieurs ». Du haut au bas de l'échelle, tous autant hanté par des voix et l'étau qui se ressert autour des poumons, en cours de français, dehors sous la pluie, devant le panneau d'affichage et la vie qui reprend son cours a chaque fois pour plein de raisons. Par exemple parce que les jours fériés existent, que l'été vient une fois sur quatre saisons, qu'après c'est Noël, parce qu'il y a l'apéro, le martini, des extra dans le jardin la nuit quand le monde entier dort sauf soi. Il y a danser enlacé, bourré, main dans la main jusqu'au matin, aller a Perouge, observer les baleines, L. qui récite l'alphabet (ABCEZ) et les nombres (2 5 9), et une âme secourable qui vient vers la lumière partout et tout le temps sans contrepartie.

lundi 31 mai 2010

Les bassines, c'est has been

La phrase est tombée du ciel, pendant le repas.
Le repas est à l'image de la vie, mon père est ailleurs et ma mère se bat contre la poubelle de tri sélectif. Le tri c'est compliqué, ça mange du pain, ça amoncelle des ordures dans des coins de la cuisine et au final, on est même pas surs de s'en sortir indemnes.
L'Isère, le bout d'enfer qui me sourit chaque samedi. Le tableau c'est des champs sous la bruine et des villages dans des cuvettes. De la verdure, parsemée d'étoiles. Des maisons quoi.
"Elle est ou" en parlant de moi. C'est ce que disent mes parents avant d'avoir le pied dans la maison et ce ou que je sois: dans ma chambre, en vacance à l'autre bout du monde ou dans mon appartement à 100km d'eux, quelqu'un me cherche, au quotidien.
Mais mes parents sont aussi les parents des autres, depuis le début de la vie. A force d'accepter de nouveaux enfants, venus de mon coeur et invités pour les dimanches de café, ils ont un troupeau qui vient paître dans le jardin, chaque jour de repos.
C'est ça ici, ils ont fini par transformer un vrai moulin ... en moulin. On entre dans notre moulin comme dans un moulin aujourd'hui.
Le bout du tunnel, loin des connards, loin du métro, loin des bris de glace, loin de promod, loin du gaz de ville.
On comprend pas qu'on comprenne pas, la folie de la campagne, la course au grand air. Il arrive même de se sentir encore trop en ville en campagne, alors il faut trouver une campagne plus profonde, voir une mer ou une montagne. Qu'est ce que je ferais ailleurs que dans ce jardin a semer des coquelicots et à faire des barbecues lunaires avec des pépites d'or.
Le cerisier a fleuri, la cheminée est réparée, les hirondelles sont revenues.
Je crois que c'est le printemps pour nous cette fois.