lundi 8 juillet 2013

Qu'en est-il dans la vraie vie?



Dans les films, les personnages principaux marchent dans un grand parc sous la pluie. Comme par hasard, le parc est désert, alors qu’il est généralement bondé en été. Enfin par hasard, non pas vraiment, c’est plutôt que personne n’aime sortir quand il pleut. En fait il n’y a que dans les films que deux personnages marchent quand même tranquillement dans les allées.
En général, une sortie maussade, qui fait onduler les cheveux des filles, se transforme en un moment hors du commun. On ne sait pas pourquoi on entend au loin une mélodie triste au piano. On ne sait pas pourquoi là-bas en retrait sur le bord du lac, il y aurait un tout petit kiosque en bois au milieu du crachin. Où jouerait un très bon pianiste, et s’envolerait un héron. Dans les livres aussi les choses se passent comme ça. Naoko et Watanabe auraient été portés par le son jusqu’à trouver ce lieu reculé, qui leur aurait paru surement un instant réel, l’instant d’après irréel. Pour ne pas déranger le musicien qui enchainerait ses morceaux sans partition, et par respect pour le calme profond de la matinée, ils n’auraient pas applaudi. En partant ils auraient laissé une brève note à son attention sur les dernières touches du piano. Et s’en seraient allés comme ils seraient venus, sans que ce moment ne laisse aucune trace dans la vie de personne. Ou peut-être que Watanabe s’en serait souvenu par hasard au réveil d’une sieste dans le foyer.

vendredi 5 juillet 2013

Et c'en sera fini pour l'Allemagne

Le lendemain, j’ai presque deux heures à tuer dans une nouvelle ville, une vingtaine de kilomètres plus loin. Déserte et bordée de pavillons bourgeois cette fois, bien différente de Hambourg. L’Elbe est exactement la même que plus en amont, mais ici un peu plus proche de la mer du Nord (à en croire un panneau explicatif auquel je n’ai rien compris, il paraitrait qu’il y a des phoques). Il fait chaud mais il pleut régulièrement pendant cinq minutes et j’hésite constamment à enlever mon manteau qui vue la température parait inapproprié. Mais tout est dans la grisaille (la « beigeaille » plutôt) et le vent remonte le fleuve. Appuyée sur la rambarde de la jetée je suis en plein dans les embruns.
Un cargo, probablement en provenance de la Chine comme les autres, s’apprête à entrer dans le port en direction de la ville et je suis bien surprise de la musique militaire d’accueil qui vient rompre le silence de ce milieu de matinée. La musique est beaucoup trop forte et donne envie de fuir de la berge.  Les marins chinois doivent être amusés devant ce folklore (ou peut être que c’est juste moi, et qu’en fait c’est tout à fait banal). J’avais décidé d’économiser le papier photo mais je savais que ce serait dur de faire des économies en voyage. Je sors quand même « Pauline », appuie sur le bouton et regarde longtemps la photo entièrement blanche où vont bientôt se révéler les rives de Wedel.  
Je lis mon livre (le premier à me plaire depuis que j’y ai perdu le gout, il y a déjà des mois) sur un banc destiné je pense à l’attente du ferry. L’histoire me fait voyager encore plus loin, mais mon esprit est toujours focalisé sur le flux et reflux des vaguelettes le long de la plateforme. Je me vide la tête, je n’ai plus peur de rien, je pourrais sans problème me débrouiller seule dans le monde. Une fois mes cheveux entièrement emmêlés, je remonte la petite pente au milieu de l’herbe en direction du grand café restaurant qui fait face à l’eau. Il y a tellement de tables que je ne sais pas où m’installer. Je finis par choisir au hasard, et attendre une grosse vingtaine de minutes sans que personne ne vienne prendre ma commande. Je décide de quitter la terrasse pour entrer à l’intérieur, où la vue est encore plus belle. Le restaurant semble hors de prix, le service est distingué, on me sert un thé anglais dans une grande tasse ornée d’un bateau argent, avec du sucre roux et un mini macaron (elle a donc compris ma commande, ce qui vue la barrière de la langue n’était pas joué d’avance). J’observe la complexe danse des drapeaux sur les mâts dont le capitaine tire les ficelles. Ils se lèvent et s’abaissent, s’échangent, selon qu’un voilier ou un bateau de marchandise passe.    

Die brücke

J’arpente Hambourg, ville inconnue d’un pays inconnu, enfermée dans l’espace qu’occupe mon corps. Ne pas parler un mot de la langue d’un pays c’est comme se retrouver emmuré, et le monde se rétrécit pour finir au bout de son nez. Plus j’entends parler et moins je comprends, je ne peux rien lire, rien reconnaitre, rien identifier. Mes jambes me portent dans cet environnement instable et je fais des sourires sincères mais niais quand on m’adresse la parole. J’ai tellement marché que je boite du pied gauche dont le talon ne supporte plus d’appuyer sur le sol. Tout m’est étranger : le tic-tac irrégulier qui invite les piétons à traverser la rue, les devantures colorées des sex-shops qui ont pignon sur rue, les restaurant éclairés à la bougie, le paiement d’avance à l’hôtel. Mais de tout ça, ce qui me dépayse le plus, c’est de constater qu’ici on offre les fleurs emballées dans un papier opaque, ce qui donne aux bouquets l’aspect extérieur d’un jambon cru entier. C’est sûr que jamais je ne vivrais dans une ville où les hommes apportent des roses de cette manière.
Dommage d’ailleurs, les hommes ici ont l’air souvent très élégant.
Hors des rues animées et peuplées, le port accapare toute mon attention. L’eau est marron, l’Elbe agité s’étire d’un côté à l’autre. Sur l’autre rive, loin, une bête géante de métal et de rouille travaille comme un fantôme. Les grues touchent le ciel et quelques-unes seulement se mettent occasionnellement en mouvement. Des containers s’amoncèlent,  des gens de toute sorte attendent le bateau-bus sur la jetée. Les docks ont toujours été pour moi un monde à part, qui semble vivre pour lui-même hors du commun des mortels. Les silhouettes des machines et des paquebots bougent au ralenti, tout semble gelé et soupirer dans le travail difficile, mais en même temps un cœur bat sur et sous la surface trouble. Du « Steak, fish, machin & schnitzel truc » où je m’acharne à décortiquer un Hareng plein d’arêtes avec les doigts, le soleil se couche du côté que je n’aurais pas cru. Il se met à pleuvoir. Une bourrasque et tout ça se retrouve sous une fine pluie qui rend les arrières plans rapidement flous et rafraichit l’air ambiant, jusque-là était par moments suffocant. Le paysage me transporte, je cherchais l’inspiration ou quelque chose de perdu mais je n’en attendais pas tant. Malgré tout, dans le fond je me sens triste et je suis bien incapable de trouver pourquoi.

mercredi 12 juin 2013

Der blaue Reiter



Pendant que se déroulent ces 2500 kilomètres que nous avons à faire en trois jours, mon esprit ne cesse de vagabonder et mes pensées de se creuser comme des fossés. Puisque nous n’avons pas tant de chose que ça à nous dire qui pourraient faire durer une conversation autant d’heures, chacun s’absorbe dans ce qu’il pense. Je n’ai pour ma part jamais peur d’aucun long voyage. L’opportunité de s’asseoir dix heures de suite au même endroit sans rien faire nous est rarement donnée autrement, et dans ces moments (comme quand je conditionnais des lingettes à la chaine) de bonnes idées me viennent généralement.
La première, ce n’est pas une idée mais un bête constat : l’Europe est uniforme. Les paysages français, suisses, allemands, sont les mêmes paysages à quelques détails près. Les autoroutes sont les mêmes, sauf qu’on y roule bien plus vite et sans payer. L’Allemagne c’est surtout une immense succession de forêts et d’éoliennes pas toujours en marche. On ne se rend pas compte de la taille d’une éolienne quand elle tourne avec le vent, mais immobile, le paysage devient inquiétant comme si le temps était figé en attente d’une catastrophe. Je vois qu’en bas il y a une porte et j’imagine la longueur de l’escalier pour atteindre l’hélice inerte. Des gens (des employés d’EDF allemand) doivent avoir la clef des éoliennes, et pouvoir emmener diner une femme en haut. Mais j’ai beau chercher, je ne vois aucune ouverture, il ne semble pas y avoir de hublot. Dommage, la vue doit être saisissante.
Des véhicules occupent ce qui semble être l’espace de quatre voies. La route est large et sans démarcation. J’ai du sang qui pulse dans ma tête et une douleur aigüe au ventre quand nous passons devant Francfort au loin, qui semble de là tellement économique. Les buildings du quartier des affaires forment un ilot qui dépasse comme un morceau de Tokyo. Je brule d’envie de voir de plus près. Mais pour l’instant la douleur me plie en deux. La route si étendue donne envie de faire grimper le compteur toujours plus loin.
Je suis dans un état tellement inhabituel par moment que je me demande si je n’ai pas confondu mon comprimé contre le mal des transports avec un Lysanxia rangé au même endroit. J’essaye de me souvenir de la scène où j’ai avalé le cachet rond de la petite boîte bleue, et j’ai un doute. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas le mal des transports, et je ressens l’effet de ce qui pourrait potentiellement être un anxiolytique. Mise à part la douleur fulgurante qui me lance toutes les heures du côté droit, je me sens étrangement seule. Et étrangement bien.

samedi 1 juin 2013

Une vieille archive non publiée en temps et en heure



Je chercher, je cherche, je cherche, mais même en creusant: je ne tomberai pas amoureuse ce printemps.
Même si l’amour est une masse informe (et visqueuse) qui s’amasse au loin pour le moment, le printemps est en train de lutter comme un acharné pour prendre la place de l’hiver, et c’est un des plus beaux moments de l’année.
Personne ne l’avait remarqué avant qu’il ne se mette à faire manifestement et ouvertement beau. Pourtant déjà le magnolia blanc en bas était en boutons. Les merles avaient recommencé un matin à chanter et A. et moi nous étions arrêtés net dans notre élan devant cette sonorité inattendue, dont les dernières notes résonnaient du fond de 2012 (ramenant avec elles un flot de souvenirs violents).
Suite à cette avant-première, les choses sont allées très vite, et ont perdu de leur exclusivité : les gens de la ville n’ont plus pu ignorer le changement, ils sont partis à la pêche aux moules moules moules. Du soleil sur les terrasses, un monde fou en centre-ville. Des amoureux qui collent. Des filles belles-moches qui font des activités nulles-ennuyeuses avec des hommes fades-faux-jeton. Et ce juste parce qu’il fait beau et qu’il ne faut sous aucun prétexte être seul dans cette vie.
J’attends N. sur un banc au milieu de ce gentil petit monde qui s’allonge par terre et qui jongle. Les couples s’aiment outrageusement sur les bancs, et je songe à toutes celles que je ne serai jamais : cette fille qui tient son sac à main dans le creux de son coude et son IPhone dans sa main ; cette fille sur les genoux d’un jeune homme fou d’elle, cette fille les jambes croisées qui pianote d’un doigt, cette fille qui s’arrête au milieu d’une allée pour embrasser quelqu'un.
Il me faudra trouver un homme avec qui rester simplement assis sur un banc, immobiles dans le soleil, chacun dans son roman. Un homme qui accepte de ne pas faire les brocantes sur les quais main dans la main mais simplement côté à côté (ou même sans brocante).
Pourtant j’ai de l’amour à revendre par containers de fret (ou peut-être même pas). Mais juste pas comme ça.
C’est pas grave.
Je fais des p’tits ronds dans le gravier du bout de ma Converse en attendant qu’elle arrive. J’ai mes collants roses pour qu’elle ne puisse pas me louper dans ce capharnaüm. 
Ce que je ne sais pas à ce moment là, c'est que c'est ici un des dernier rayons de soleil des trois prochains mois... et qu'en plus de ça, elle s'en va.